Comme
beaucoup d'entre nous je pense, j'ai un livre qui ne quitte pas ma table de chevet. Ce livre, c'est le Petit Prince, oeuvre la plus connue et sans doute la plus belle d'Antoine de Saint-Exupéry.
Qui ne connaît pas ce Petit Prince qui reste bien perplexe devant le comportement absurde des "grandes personnes", au fil de ses rencontres avec un roi dont la logique est de "régner sur", avec
un vaniteux qui ne cherche qu'à être acclamé, un buveur qui boit "pour oublier qu'il a honte de boire", un businessman qui ne cesse de répéter "je suis un homme sérieux, moi" devant ses
additions, l'allumeur de réverbère, que le Petit Prince aime bien parce que c'est le seul à s'occuper d'autre chose que de lui-même, ou encore avec un géographe qui ne connait rien de sa propre
planète, et enfin avec le narrateur, cet aviateur en panne dans le désert, qui nous fait découvrir ce petit bonhomme à travers le célèbre conte philosophique et poétique. J'ai envie de vous faire
partager mes passages préférés.
J'ai de sérieuses raisons de croire que la planète d'où venait le petit prince est l'astéroïde B 612. Cet astéroïde n'a été aperçu qu'une fois au télescope, en
1909, par un astronome turc. Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès International d'Astronomie. Mais personne ne l'avait cru à cause de son costume. Les
grandes personnes sont comme ça.
Heureusement pour la réputation de l'astéroïde B 612, un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s'habiller à l'Européenne. L'astronome refit
sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci, tout le monde fut de son avis.
Si je vous ai raconté ces détails sur l'astéroïde B 612 et si je vous ai confié son numéro, c'est à cause des grandes personnes. Les grandes personnes aiment
les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais : "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il
préfère ? Est-ce qu'il collectionne les papillons ?" Elles vous demandent : "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?" Alors seulement elles
croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit..." elles ne parviennent pas à
s'imaginer cette maison. Il faut leur dire : "J'ai vu une maison de cent mille francs". Alors elles s'écrient : "Comme c'est joli !".
Ainsi, si vous leur dites : "la preuve que le petit prince a existé c'est qu'il était ravissant, qu'il riait, et qu'il voulait un mouton. Quand on veut un
mouton, c'est la preuve qu'on existe" elles hausseront les épaules et vous traiteront d'enfant ! Mais si vous leur dites : "La planète d'où il venait est l'astéroïde B 612" alors elles seront
convaincues, et elles vous laisseront tranquille avec leurs questions. Elles sont comme ça. Il ne faut pas leur en vouloir. Les enfants doivent être très indulgents envers les grandes
personnes.
Il me demanda avec brusquerie, sans préambule, comme le fruit d'un problème longtemps médité en silence :
- Un mouton, s'il mange les arbustes, il mange aussi les fleurs ?
- Un mouton mange tout ce qu'il rencontre
-Même les fleurs qui ont des épines ?
-Oui. Même les fleurs qui ont des épines.
- Alors, les épines, à quoi servent-elles ?
Je ne le savais pas. J'étais alors très occupé à essayer de dévisser un boulon trop serré de mon moteur. J'étais très soucieux car ma panne commençait de
m'apparaître comme très grave, et l'eau à boire qui s'épuisait me faisait craindre le pire.
- Les épines, à quoi servent-elles ?
Le petit prince ne renonçait jamais à une question, une fois qu'il l'avait posée. J'étais irrité par mon boulon et je répondis n'importe quoi :
- Les épines, ça ne sert à rien, c'est de la pure méchanceté de la part des fleurs !
- Oh !
Mais après un silence il me lança, avec une sorte de rancune :
- Je ne te crois pas ! Les fleurs sont faibles. Elles sont naïves. Elles se rassurent comme elles peuvent. Elles se croient terribles avec leurs
épines...
Je ne répondis rien. A cet instant-là je me disais : "si ce boulon résiste encore, je le ferai sauter d'un coup de marteau".
Le petit prince dérangea de nouveau mes réflexions :
- Et tu crois, toi, que les fleurs...
- Mais non ! Mais non ! Je ne crois rien ! J'ai répondu n'importe quoi. Je m'occupe, moi, de choses sérieuses !
Il me regarda stupéfait.
- De choses sérieuses !
Il me voyait, mon marteau à la main, et les doigts noirs de cambouis, penché sur un objet qui lui semblait très laid.
- Tu parles comme les grandes personnes !
Ca me fit un peu honte. Mais, impitoyable, il ajouta :
- Tu confonds tout ... tu mélanges tout !
Il était vraiment très irrité. Il secouait au vent des cheveux tout dorés :
- Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il n'a jamais respiré une fleur. Il n'a jamais regardé une étoile. Il n'a jamais aimé personne. Il
n'a jamais rien fait d'autre que des additions. Et toute la journée il répète comme toi : "Je suis un homme sérieux ! Je suis un homme sérieux !" et ça le fait gonfler d'orgueil. Mais ce n'est
pas un homme, c'est un champignon !
- Un quoi ?
- Un champignon !
Le petit prince était maintenant tout pâle de colère.
- Il y a des millions d'années que les fleurs fabriquent des épines. Il y a des millions d'années que les moutons mangent quand même les fleurs. Et ce n'est pas
sérieux de chercher à comprendre pourquoi elles se donnent tant de mal pour se fabriquer des épines qui ne servent jamais à rien ? Ce n'est pas important la guerre des moutons et des fleurs
? Ce n'est pas plus sérieux et plus important que les additions d'un gros Monsieur rouge ? Et si je connais, moi, une fleur unique au monde, qui n'existe nulle part, sauf dans ma planète, et
qu'un petit mouton peut anéantir d'un seul coup, comme ça, un matin, sans se rendre compte de ce qu'il fait, ce n'est pas important ça !
Il rougit puis repris :
- Si quelqu'un aime une fleur qui n'existe qu'à un exemplaire dans les millions et les millions d'étoiles, ça suffit pour qu'il soit heureux quand il les
regarde. Il se dit : "ma fleur est là quelque part...." Mais si le mouton mange la fleur, c'est pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles s'éteignaient ! Et ce n'est pas important
ça !
Il ne put rien dire de plus. Il éclata brusquement en sanglots. La nuit était tombée. J'avais lâché mes outils. Je me moquais bien de mon marteau, de mon
boulon, de la soif et de la mort. Il y avait, sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre, un petit prince à consoler ! Je le pris dans mes bras. Je le berçai. Je lui disais : "La
fleur que tu aimes n'est pas en danger... Je lui dessinerai une muselière, à ton mouton... Je te dessinerai une armure pour ta fleur... Je..." Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très
maladroit. Je ne savais comment l'atteindre, où le rejoindre... C'est tellement mystérieux, le pays des larmes.
Le petit
prince, une fois sur terre, fut donc bien surpris de ne voir personne. Il a avait déjà peur de s'être trompé de planète, quand un anneau couleur de lune remua dans le sable.
- Bonne nuit, fit le petit prince à tout hasard.
- Bonne nuit, fit le serpent.
- Sur quelle planète suis-je tombé ? demanda le petit prince
- Sur la Terre, en Afrique, répondit le serpent.
- Ah !... Il n'y a donc personne sur la Terre ?
- Ici, c'est le désert. Il n'y a personne dans les déserts. La Terre est grande, dit le serpent.
Le petit prince s'assit sur une pierre et leva les yeux vers le ciel :
- Je me demande, dit-il, si les étoiles sont éclairées afin que chacun puisse un jour retrouver la sienne. Regarde ma planète. Elle est juste au-dessus de
nous... Mais comme elle est loin !
- Elle est belle, dit le serpent. Que viens-tu faire ici ?
- J'ai des difficultés avec une fleur, dit le petit prince.
- Ah ! fit le serpent.
Et ils se turent.
- Où sont les hommes ? repris enfin petit prince. On est un peu seul dans le désert...
- On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent.
Le petit prince le regarda longtemps :
- Tu es une drôle de bête, lui dit-il enfin, mince comme un doigt...
- Mais je suis plus puissant que le doigt d'un roi, dit le serpent.
Le petit prince eut un sourire :
- Tu n'es pas bien puissant... tu n'as même pas de pattes... tu ne peux même pas voyager...
- Je puis t'emporter plus loin qu'un navire, dit le serpent.
Il s'enroula autour de la cheville du petit prince, comme un bracelet d'or :
- Celui que je touche, je le rends à la terre dont il est sorti, dit-il encore. Mais tu es pur et tu viens d'une étoile...
Le petit prince ne répondit rien.
- Tu me fais pitié, toi si faible, sur cette Terre de granit. Je puis t'aider un jour si tu regrettes trop ta planète. Je puis ...
- Oh ! J'ai très bien compris, fit le petit prince, mais pourquoi parles-tu toujours par énigmes ?
- Je les résous toutes, dit le serpent.
- J'ai soif aussi, cherchons un puits...
J'eus un geste de lassitude : il est absurde de chercher un puits, au hasard, dans l'immensité du désert. Cependant nous nous mîmes en marche.
Quand nous eûmes marché, des heures, en silence, la nuit tomba, et les étoiles commencèrent de s'éclairer. Je les apercevais comme en rêve, ayant un peu de
fièvre, à cause de ma soif. Les mots du petit prince dansaient dans ma mémoire :
- Tu as donc soif, toi aussi ? lui demandais-je.
Mais il ne répondit pas à ma question. Il me dit simplement :
- L'eau peut aussi être bonne pour le coeur...
Je ne compris pas sa réponse mais je me tus... Je savais bien qu'il ne fallait pas l'interroger.
Il était fatigué. Il s'assit. Je m'assis auprès de lui. Et, après un silence, il dit encore :
- Les étoiles sont belles, à cause d'une fleur que l'on ne voit pas...
Je répondis "bien sûr" et je regardai, sans parler, les plis du sable sous la lune.
- Le désert est beau, ajouta-t-il...
Et c'était vrai. J'ai toujours aimé le désert. On s'asseoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en
silence...
- Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c'est qu'il cache un puits quelque part...
Je fus surpris de comprendre soudain ce mystérieux rayonnement du sable. Lorsque j'étais petit garçon, j'habitais une maison ancienne, et la légende racontait
qu'un trésor y était enfoui. Bien sûr, jamais personne n'a su le découvrir, ni peut-être même ne l'a cherché. Mais il enchantait toute cette maison. Ma maison cachait un secret au fond de son
coeur...
- Oui, dis-je au petit prince, qu'il s'agisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible !
- Je suis content, dit-il, que tu sois d'accord avec mon renard.
Comme le petit prince s'endormait, je le pris dans mes bras, et me remis en route. J'étais ému. Il me semblait porter un trésor fragile. Il me semblait même
qu'il n'y eût rien de plus fragile sur la Terre. Je regardais, à la lumière de la lune, ce front pâle, ces yeux clos, ces mèches de cheveux qui tremblaient au vent, et je me disais : ce que je
vois là n'est qu'une écorce. Le plus important est invisible...
Comme ses lèvres entr'ouvertes ébauchaient un demi-sourire je me dis encore : "Ce qui m'émeut si fort de ce petit prince endormi, c'est sa fidélité pour une
fleur, c'est l'image d'une rose qui rayonne en lui comme la flamme d'une lampe, même quand il dort..." Et je le devinai plus fragile encore. Il faut bien protéger les lampes : un coup de vent
peut les éteindre...
Et, marchant ainsi, je découvris le puits au lever du jour.
Lentement, je hissai le seau jusqu'à la margelle. Je l'y installai bien d'aplomb. Dans mes oreilles durait le chant de la poulie et, dans l'eau qui tremblait
encore, je voyais trembler le soleil.
- J'ai soif de cette eau-là, dit le petit prince, donne-moi à boire...
Et je compris ce qu'il avait cherché !
Je soulevai le seau jusqu'à ses lèvres. Il but, les yeux fermés. C'était doux comme une fête. Cette eau était bien autre chose qu'un aliment. Elle était née de
la marche sous les étoiles, du chant de la poulie, de l'effort de mes bras. Elle était bonne pour le coeur, comme un cadeau. Lorsque j'étais petit garçon, la lumière de l'arbre de Noël, la
musique de la messe de minuit, la douceur des sourires faisaient ainsi tout le rayonnement du cadeau de Noël que je recevais.
"On ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux"...